Article par Riccardo Melfi
Une formation nuageuse très dense ( pas tout à fait couchée sur la colline 60!) soustrait entièrement à la vue les lignes ennemies. Sir Ian Hamilton a l’ordre de faire avancer ses troupes. Il hésite à exécuter cette manœuvre suicidaire, nul ne sait la surprise qui peut foudroyer ses hommes. Néanmoins, il ordonne au bataillon du 5e Régiment de Norfolk de se lancer rapidement à l’assaut. On entend le pas lourd et assourdissant des soldats britanniques se précipitant courageusement en direction de ce barrage nuageux. Très vite le silence reprend sa place, et avec lui, le brouillard se dissipe. Plus rien ni personne se fait entendre sur la colline 60, seulement l’écho lointain d’un groupe d’hommes qui n’est plus. Ce jour-là, le 21 août 1915, un bataillon du 5e régiment de Norfolk s’enfonce vers l’inconnu et ne reviendra jamais.
Ces quelques lignes romancées résument assez bien la description faite par plusieurs auteurs de la supposée disparition étrange d’un bataillon de soldats britanniques durant la campagne des Dardannelles en 1915. Le dernier à se commettre l’auteur anglais Richard Lazarus avec son “Beyond the Impossible”.
Est-il possible qu’un bataillon puisse disparaître sans laisser de trace ? Comment se fait-il que Monsieur Lazarus ne mentionne nullement la version officielle des autorités britanniques ? Aurait-il omis de les consulter avant de rédiger l’épisode dans son livre ? Ce sont ces aspects nébuleux qui m’ont motivé à effectuer des recherches auprès du Ministère de la Défense britannique. Grâce à cette démarche, on découvrira très vite rien de moins que la vérité, une vérité bien terrestre pour ce cas qui a déjà été qualifié d’extraterrestre.
A peine deux semaines après une première démarche auprès des autorités britanniques, nous fûmes agréablement surpris de recevoir aussi vite des réponses à nos interrogations. Selon M. D. Sawyer, attaché au département d’histoire de l’armée, cet épisode mystérieux concernant le destin du Royal 5ème Régiment de Norfolk et remontant au 21 août 1915, n’aurait jamais eu lieu. Après l’étude des documents reçus, nous apprîmes que le Royal 5ième perdit entre 300 et 400 hommes sous les balles de l’ennemi et que ce fait tragique se produisit le 12 août 1915 et non le 21 comme il est mentionné dans la littérature. D’après une déclaration de Sir Ian Hamilton datée du 11 décembre 1915 et retrouvée dans le livre ” History of the Norfolk Regiment ” (volume 2), écrit par F. Loraine Petre OBE en 1922, Hamilton dépeint ainsi ce qui arriva au fameux bataillon ce jour-là:
Le Royal 5ième était sur la droite et se retrouva pendant un instant devant une opposition moins forte que les autres brigades. Devant les forces capitulatrices de l’ennemi, le Colonel Sir H. Beauchamp, officier audacieux et plein d’assurance, chargea avec empressement vers l’avant, soutenue par la majeure partie du bataillon. Les combats crûrent en intensité, et le terrain devint très boisé et accidenté. Pendant ce temps, plusieurs hommes étaient blessés ou bien assoiffés. Ceux-ci retraitèrent pour le camp durant la nuit. Cependant le colonel, accompagné de seize officiers et deux cent cinquante hommes continuèrent de combattre, chassant l’ennemi devant eux… D’aucun d’eux, on ne vit ni entendit plus rien. Ils chargèrent dans la forêt et furent perdus de vue. Aucun d’eux ne revinrent jamais.”
Quatre années s’écoulèrent avant que l’on découvre les restes du bataillon. Parmi les 180 cadavres retrouvés, 122 victimes appartenaient au Norfolk dont seulement deux furent identifiées. Les corps des malheureux soldats étaient éparpillés sur une distance d’un mille carrés et localisés 800 verges derrière les premières lignes turques. Selon le témoignage d’un fermier local, il retrouva sa ferme couverte de cadavres de soldats britanniques en état de décomposition avancée qu’il eut vite fait de se débarrasser dans un petit ravin. Ceci vint appuyer les conclusions des autorités britanniques à l’effet que les courageux membres du bataillon n’allèrent guère loin, mais furent plutôt un par un exterminés. Dans le journal de Guerre, le bilan des victimes appartenant au Royal 5ième Régiment est de 22 officiers et d’environ 350 hommes. Un épisode tragique et sombre de la première guerre mondiale que préfèrent sûrement oublier les autorités britanniques.
En ce qui concerne la fameuse et abracadabrante histoire persistant au sujet du bataillon, le Ministère de la Défense britannique est très au courant du dossier. Selon eux, l’auteur Nigel Mc Crery explique clairement dans son livre “The vanished Battalion” toute l’affaire. En 1965, lors du cinquantième anniversaire du débarquement des alliés à Gallipoli, trois vétérans néo-zélandais livrent des témoignages troublants concernant la mystérieuse disparition d’un bataillon de soldats britanniques dont ils furent les témoins oculaires, le 21 août 1915. Selon Frank Reichardt, lui et ses compagnons se tenaient retranchés sur un éperon situé à 2500 verges au sud-ouest d’un nuage colossal qui rendait invisible une partie de la route menant à la colline 60 ; leur point de surveillance, 300 pieds au-dessus de l’endroit, leur permirent d’observer clairement les événements ce matin-là. Un bataillon de plusieurs centaines d’hommes qu’ils désignèrent comme étant le Royal 4ième Régiment de Norfolk, empruntait la route menant à la colline 60, arrivé à la hauteur du nuage dissimulant le passage, le groupe d’hommes continua sans hésitation sa route. Une heure plus tard, après que les derniers disparurent dans l’épais brouillard, Reichardt et ses compagnons virent le nuage s’élever dans le ciel et poursuivre lentement sa course vers le nord, rejoignant ainsi ses semblables. Le bataillon du 4ième Régiment de Norfolk venait de se volatiliser sous les yeux d’un groupe d’environ 20 témoins. Tellement sûr de ce qu’il a vu ce jour-là, Reichardt signa durant cette même année un affidavit en compagnie de deux de ses compagnons.
Mc Crery, moins sûr de l’authenticité de l’histoire, nota plusieurs failles évidentes dans le témoignage de Reichardt. Primo, Reichardt s’est trompé sur l’identité du bataillon et la date des événements : le Royal 5ìème Régiment de Norfolk et non le 4ìème fut porté disparu lors d’une offensive qui les entraînèrent dans une forêt dense et enflammée ; l’événement se passa non le 21, mais plutôt le 12 août 1915. Primo, il est vrai que le 21, une attaque majeure de plus de 3000 hommes fut lancée contre les positions turques, mais vu les pertes récemment essuyées, le 5ième Régiment de Norfolk ne fut pas impliqué. Secundo, Reichardt et ses compagnons étaient retranchés à plus de neuf kilomètres du lieu des hostilités, il paraît évident que l’identification des différentes unités impliquées dans une bataille aussi majeur que celle-ci fut impossible. Enfin tertio, décrivant cette offensive seulement dix-sept ans plus tard, le lieutenant colonel Villiers Stuart (major à l’époque), témoin de toute la bataille, affirme n’avoir vu aucun nuage bizarre ce jour-là. Est-ce que Reichardt aurait menti pour obtenir une certaine reconnaissance monétaire ou autre ? Mc Crery pense que Reichardt est tout de même de bonne foi, sur cela, il avance deux explications très plausibles. Selon lui, après la fin de la première grande guerre, Reichardt eu sûrement à plusieurs reprises l’occasion de raconter en privé son histoire ; et, aurait pu inconsciemment en modifier quelque peu l’emballage pour en présenter un demi-siècle plus tard une histoire entièrement métamorphosée. L’autre hypothèse expose que Reichardt et ses compagnons furent plutôt témoin de la disparition dans un épais brouillard d’un autre groupe de soldats anglais appelé ” The Sherwood Rangers Yeomanry” alors qu’il progressait vers l’ennemi sur la côte Scimitar. Les Turcs les virent approcher avec leur grand sabot et firent un massacre. Cet événement arriva exactement à la date et l’heure indiquée par Reichardt dans son témoignage. Un témoignage maintes fois utilisé au cours des années, pour la publication de plusieurs articles sur le sujet.
Finalement, grâce à une simple démarche, nous savons aujourd’hui que le destin du Royal 5ième Régiment de Norfolk n’eu rien de bien mystérieux. Rien de bien mystérieux si ce n’est de comprendre cette motivation absurde qui a poussé et poussera toujours les hommes à se faire la guerre.